La strategie du design

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 23 janvier 2012

La créativité c'est en externe ou en interne ?

Parmi les sujets qui font débat, en voici un joli: est on plus créatif lorsque l'on est externe (en agence) ou lorsque l'on est intégré? Le discours de nombreuses agence est de mettre en avant le fait que leur fraîcheur et leur indépendance est une garantie de créativité. A l'inverse, de nombreux designers intégrés répondent que l'on ne peut être créatif que dans un cadre déterminé, et que pour appréhender correctement le dit cadre un brief agence ne suffit pas, mais bien une expertise relevant de l'intégré.

Pour essayer de qualifier un peu ces deux points, j'ai comptabilisé les prix obtenus au Red Dot entre 2005 et 2010, toutes catégories confondues. L'idée étant simplement de voir s'il existe une tendance forte, au niveau international, et si les prix décernés le sont plus à des intégrés ou à des agences. Il y a évidemment de nombreux biais à la démarche, mais l'échantillon est important, et les secteurs industriels concernés sont nombreux. les résultats obtenus sont les suivants :

interne ou externe ?

Comme on le voit, on est loin d'obtenir une tendance claire. En ce qui concerne les prix alloués par le Red Dot, et comme souvent dans le cas du design, pas de réponse claire et tranchée. Evidemment, certains acteurs peuvent avoir tendance à se "sur"-présenter aux compétitions, mais ne sachant pas s'il s'agit des intégrés ou des agences, il est encore une fois malaisé de déterminer dans quel sens va le biais. Si la question n'est pas celle de la créativité, quels sont alors les avantages et inconvénients des deux démarches ?

En termes de compréhension de l'industrie, il semble que l'approche intégrée soit avantagée. On relèvera notamment que la capacité du designer intégré à connaitre la powermap interne lui permet de "pousser" des réponses de manière plus efficace qu'un externe. Il existe une grosse littérature sur la nécessité dans le cas de l'innovation d'avoir un tissu relationnel important, et ceci joue en faveur des intégrés.

Dans le cas de la cohérence et de la gestion de la marque, les rôles sont partagés. Les travaux marketing récents sur le lien designers/marque soulignent que la principale difficulté réside dans la cohérence des points de contact. Ceci implique d'avoir une personne intégrée en charge de cette gestion. Hors, le travail de formalisation est souvent scindé entre de nombreuses agences (pack, image etc.), ou même entre les directions internes. Ceci permet à certaines agences de plaider pour une centralisation de tous les points de contact au sein de la même agence. Mais dans ce cas, le discours sur la créativité et les processus revient: peut-on être bon sur tout ? De nouveau, il n'y a pas de "bonne" réponse.

En termes d'innovation (et non de créativité pure, la différence est importante), l'agence possède finalement un gros avantage dans la mesure où elle peut jouer un rôle "pollenisateur" au travers de ses collaborations dans d'autres secteurs. En d'autres termes, sa capacité à traiter de problématiques diverses lui permet d'être au fait des différentes approches et innovations dans ces milieux, de les reformaliser et de les appliquer ailleurs. (sans tomber dans la copie évidemment...)

lundi 21 novembre 2011

Ex nihilo, le design n'apporte rien à l'entreprise

Sous le titre volontairement provocateur, se cache une réflexion sur la tendance que l'on trouve actuellement dans la recherche à vouloir à tout prix démontrer un effet "magique" corrélant le recours au design et la performance des entreprises. C'est un type de démarche que l'on trouve régulièrement dans les démarches de sensibilisation ou de formation où l'on tente à tout prix de convaincre des PME de l'utilité de l'outil.

Par ailleurs, après la citation parue dans Design Fax ce matin, j'ai reçu quelques coups de fils d'amis me demandant pourquoi je disais "qu'ex nihilo" le design n'a pas de valeur. Je précise donc ma pensée avant le lancement de mercredi et pour éviter des discussions trop houleuses (je suis évidemment un grand défenseur du design, mais il faut être transparent sur les qualités et manques de la pratique :) :) :) )

D’une manière générale, si l'on regarde les études menées sur le recours au design, toutes tendent globalement à montrer un impact, diversifié et parfois important, sur un certain nombre de variables. Ceci confirme donc évidemment l'intérêt de la démarche. MAIS, il convient cependant de noter les limitations intrinsèques à ce type d’évaluation :

1. On peut se poser la question de l’intérêt de vouloir analyser de manière individuelle l’impact du design en le désolidarisant du reste de l’entreprise. S’il peut paraître nécessaire de construire la légitimité du design en démontrant qu’il est utile, certaines recherches portent parfois en leur sein un certain nombre de limitations. Si l’on prend l’exemple du packaging par exemple, il est aisé d’analyser l’impact du design en analysant les ventes avant et après son intervention. C’est cependant beaucoup moins évident dans le cas d’un produit ou d’un service, notamment lorsque des évolutions technologiques entrent en jeu. Par ailleurs, ce type de démarche fait peu de cas du rôle des autres fonctions dans la valorisation de l’offre de l’entreprise. Or, si le design se pose parfois la question de sa valeur, c’est aussi le cas du marketing, des fonctions commerciales, etc. Et il existe évidemment une littérature très riche qui vise à démontrer leur efficacité. L’approche visant donc à vouloir à tout prix défendre un impact fort du design sur une série d’indicateurs doit donc être considérée avec précaution, sans évidemment pour autant renier l’apport des créatifs à l’entreprise.

2. Le point précédent est d’autant plus important que le « bon design » ne se traduit pas toujours de manière automatique en termes de profitabilité ou de vente. A l’inverse, des produits ou services mal conçus ont pu se vendre pendant des années. Le risque est donc grand de mettre en avant des succès présentés comme génériques et réplicables alors qu’ils sont, au mieux liés à un contexte organisationnel particulier, et au pire, anecdotiques. Dans une étude sur ce sujet , deux chercheurs ont démontré que le lien entre le design et la performance des entreprises était loin d’être automatique. Pour ces auteurs, le niveau d’intégration du design dans l’entreprise est la variable interne qui permet le mieux d’expliquer les évolutions des performances des entreprises. Ceci est d’autant plus vrai dans les secteurs industriels où le fait de recourir au design est encore peu usuel. A l’inverse, il n’existerait pas de données qui permettraient de dire que le design joue un rôle plus important dans les industries où la sensibilité au design y est plus importante que dans les autres. Son impact serait en fait équivalent dans les deux cas. La conclusion la plus importante que les auteurs font dans leur étude est que les bénéfices du design ne sont pas toujours supérieurs à son coût. Partant de là, la véritable question pour eux n’est pas tant d’intégrer le design en partant du postulat qu’il y aura une corrélation quasi automatique en termes de vente. Au contraire, ils estiment que les bénéfices ne pourront en être tirés qu’en fonction de la nature de la compétition design dans le secteur. En d’autres termes, ce n’est pas l’existence de la pratique en elle-même qui génère de la valeur, mais bien la manière dont elle est appréhendée et intégrée dans les entreprises par rapport aux concurrents !!!!. Il est donc fondamental d’être innovant en termes d’approche du design si l’on souhaite en tirer le meilleur parti.

3. Finalement, à vouloir à tout prix établir un lien direct entre le design et la performance d’une entreprise on en oublie que nous parlons d’êtres humains. Partant de là, il est nécessaire de commencer par admettre qu’il y a autant de mauvais designers qu’il y a de mauvais ingénieurs ou de mauvais marketers... (en %, pas en nombre...) Si l’investissement en design est donc un prérequis pour son existence, il ne saurait en aucun cas être considéré comme un indicateur du succès potentiel à terme d’une entreprise. En fait, la véritable question n’est donc pas tant de savoir si le design implique des bénéfices pour l’entreprise, mais plutôt comment il le fait. Les exemples de franc succès en partie dus aux designers sont nombreux, mais ces mêmes designers ont une fâcheuse tendance à cacher les échecs -tout aussi nombreux- liés à leur activité. Ce point a été validé par une recherche menée en 2009 et portant sur l’impact des compétences des designers et l’investissement en design sur les indicateurs de l’entreprise. On ne sera pas surpris d’apprendre que le véritable facteur clé de succès n’est pas l’investissement en design lui-même, mais bien le niveau de compétence des créatifs et, incidemment, la gestion qui est faite du design. Les auteurs vont plus loin en précisant qu’il existe cinq principales compétences que l’on doit retrouver dans une cellule intégrée pour qu’elle soit performante. Si ces dernières ne sont pas présentes, la corrélation entre existence du design et performance de l’entreprise serait alors loin d’être garantie :

a. Les compétences de base : il s’agit de toutes les activités liées à la gestion quotidienne du processus design et qui prennent en compte les notions de performance et de qualité de l’offre.

b. Les compétences spécialisées : le second groupe de compétences regroupe toutes celles qui sont liées à la pratique du design en particulier. On y retrouve l’usage des outils de 3D, la capacité à évaluer le coût de développement d’un nouveau produit en phase de création, etc.

c. La capacité à engager les parties prenantes : les auteurs soulignent l’importance pour le designer d’être capable de fédérer autour des projets les consommateurs, mais aussi les fournisseurs et les parties prenantes internes.

d. La capacité à gérer le changement : il s’agit de garantir la capacité de la cellule design à communiquer avec les autres départements, à faire évoluer les processus, et à s’adapter aux évolutions concurrentielles.

e. La capacité à innover : finalement, le designer doit être en mesure de développer des innovations réelles, et non des « me-too » ou des adaptations incrémentales de produits.

En conclusion donc, sorti d'un contexte favorable, l'impact du design est sans aucun doute aussi faible que celui des autres fonctions de l'entreprise :):):)

vendredi 21 octobre 2011

Lancement ouvrage "Les pratiques du design en entreprise"

Je suis heureux d'annoncer le lancement d'un ouvrage portant sur les pratiques du design en entreprise et écrit avec la collaboration de Cécile Cam. Il est le résultat d'une cinquantaine d'interviews de designers managers, menées dans tous les secteurs (industrie, service, B2B, B2C etc.) et il vise à présenter la diversité et la richesse des métiers concernés.

Nous organisons une conférence - signature le 23 novembre au Lieu du Design à partir de 18H30.

Je serai ravi de vous y voir, et je vous remercie infiniment de confirmer par mail votre éventuelle venue : nminvielle(at)audencia.com

Pour les ligériens, nous organisons une conférence plus informelle à Nantes, contactez moi pour obtenir les détails.

design en entreprise

Bouquin (c) Philippe Cauneau

jeudi 20 octobre 2011

Gestion de la connaissance, design et agence

Parmi les questions fondamentales de la relation agence / entreprise, celle de la gestion des connaissances est passionnante et tout à fait critique. Alex Lee, CEO d'Oxo, expliquait ainsi lors d'une des interviews que nous avons menées récemment qu'il s'agissait pour lui de la clé du succès d'une collaboration. A titre d'exemple, il citait le cas d'IDEO qui selon lui annonce un processus créatif suffisamment poussé et précis pour qu'il forme une sorte de garantie de succès quelles que soient les personnes en charge. Pour autant, son expérience de ce type de collaborations l'amène tout de même à valider lui-même quels sont les managers de l'agence qui seront en charge de du développement du produit. Contrairement à l'affichage fait, les résultats seraient en effet profondément différents en fonction des interlocuteurs sélectionnés.

Si la remarque peut paraître simpliste, elle soulève cependant de nombreuses questions pour les agences. Si l'on part du principe qu'il y a autant de mauvais designers qu'il y a de mauvais managers ou marketeurs, il n'est en effet pas évident de garantir une réelle performance sur la totalité des prestations menées. Par ailleurs, dans le cas du design, les productions faites ne sont pas "autodescriptives". A la différence d'une société de conseil en stratégie qui peut publier un livre blanc interne, préciser la démarche d'analyse, les résultats et tout ce que l'on peut en tirer, la situation est plus complexe avec le design. Le développement d'un produit ou d'un service "évident" peut en effet relever d'une démarche extrêmement complexe. D'autant plus complexe d'ailleurs que les agences commencent à réellement travailler de manière multidisciplinaire (ethnologues etc.), et que nous parlons d'êtres humains (donc avec des égos, des problématiques de carrière impliquant parfois la rétention d'une expertise etc.)

Se pose alors la question du "stockage" de ces connaissances et de leurs partages. De manière intéressante, les pratiques des designers "facilitent" grandement la tâche dans la mesure où l'usage de "moddboards", et autres objets intermédiaires permet de verbaliser une intuition commune, tout en la partageant avec le client. Une des solutions réside donc dans le développement de processus formels permettant de garantir à chacune des étapes la production d'un objet intermédiaire auquel seront attachées des connaissances communes. Ceci permettant notamment, lors du départ d'une personne, de garantir la pérennité du projet (sous réserve évidemment que le designer soit techniquement et humainement capable de reprendre un projet en cours). Encore une fois, la solution peut paraître évidente, mais combien d'agences ont une démarche réellement systématique de ce point de vue, et sont en mesure de faire "monter en compétence" leurs nouveaux arrivants en capitalisant sur les 5 ou 10 dernières collaborations menées? (si l'on exclut le speech explicatif mené par l'associé, ou le project manager qui a été en charge du projet évidemment)

La question sous-jacente ici est celle de l'évaluation du design : si l'impact de la pratique est uniquement liée à l'expertise d'une personne, il est évident que nous sommes dans une situation difficilement acceptable par la majorité des entreprises car elle remet en cause la pérennité de la démarche...

- page 1 de 46